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Vader Aaron Starobinski was arts, de zoon Jean zou het ook worden, voor Poolse Joden een onmogelijke studie in het ‘vaderland’, uitwijken naar Zwitserland, Genève was dus aangewezen waar Jean Starobinski pas in 1948 genaturaliseerd zou worden.

Né en 1920, Jean Starobinski grandit à Genève dans une famille d’origine polonaise installée en Suisse depuis 1913. Passionné tant par les humanités que par les sciences, il mène de front des études de lettres classiques et de médecine et exerce plusieurs années comme interne en médecine puis en psychiatrie, avant de partir à l’université de Baltimore où il enseigne la critique littéraire. (France Culture)

Het was een combinatie die me wel aansprak, zeker als zijn werk, in zijn eerste geschriften en menigmaal daarna, een andere Geneefse burger als onderwerp had: Jean Jacques Rousseau.
Zowel over de psychoanalyse van die dagen als over de opvattingen omtrent Jean Jacques was ik het vaak oneens met hem, maar de stellingen die hij zo meesterlijk ontplooide blijven op alle terreinen mijn bewondering wegdragen. Ik buig me nederig voor zijn eruditie en parate kennis.
De manier waarop hij teksten hun innerlijk ontfutselt, ze confronteert met de geschiedenis, ze vragen laat stellen over deze tijden, blijft mij intrigeren.
Hij is maandag, 4 april 2019 in het bijzijn van zijn drie zonen in Morgès, Zwitserland, overleden, 98 jaar. Dertig boeken en een 900 artikelen als erfenis.
Ik heb geprobeerd een beeld van hem samen te stellen vanuit de verschillende disciplines die hij beoefende. Waar mogelijk laat ik hem zelf aan het woord.

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En quittant le collège, j’ai commencé à suivre les cours qui menaient à la Licence dès lettres, avec le projet de poursuivre, peut être, et je l’ai fait, du côté médical si la licence me laissait sans emploi précis. Et je me rappelle avoir disserté en latin sur les auteurs que Virgile a suivis au sixième chant de l’Enéide. J’étais devenu assez agile dans le maniement du latin. (…) J’avais beaucoup aimé les sciences de l’Antiquité, de la façon dont les professeurs l’enseignaient…

Dans la culture encore un peu aristocratique, qui était celle de la grande bourgeoisie des siècles modernes, les stéréotypes existaient mais ils ne dominaient pas. J’ai l’impression que malgré le désir d’innovation qui se donne carrière dans le système de l’image qui se développe aujourd’hui, les stéréotypes tendent à foisonner. C’est un péril, car ça mécanise en quelque sorte les rapports humains.

Il vient un moment où l’on ne peut plus tout à fait choisir ses lectures. Comme on le voudrait, en toute liberté. A partir du moment où l’on enseigne, très paradoxalement il y a le choix qu’on a fait d’un sujet, les travaux des étudiants, et cela circonscrit le domaine des lectures, on ne peut plus vagabonder, faire l’école buissonnière comme auparavant, comme peut-être plus tard. Pendant des années j’ai organisé mes lectures autour de mes travaux personnels, c’est un très grand plaisir, autour de mes cours, c’est aussi un très grand plaisir. Mais cela délimitait des parcours. L’écart m’était interdit, un livre qui était une tentation était remis à plus tard.
La psychanalyse a pour moi ce très grand intérêt d’être un système interprétatif. Il y a là comme une expérience de l’interprétation en quelque sorte radicale, allant au cœur des choses, qui nous est proposée. Il s’agit de recueillir les indices, de faire attention à ce qui est révélateur dans le symptôme, et d’aller aussi loin qu’on peut aller en remontant du symptôme à quelque chose qui lui est antécédent.

https://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-culturel/le-billet-culturel-du-jeudi-07-mars-2019#xtor=EPR-2-%5BLaLettre07032019%5D

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Een studente beschrijft haar ervaringen:
Je repense parfois à cette phrase de Michel Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte : « Impitoyable école d’égoïsme, la psychanalyse s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses, d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût »… Insultante et condescendante, la formule m’agace autant qu’elle pique ma curiosité, d’une part parce qu’elle en dit bien plus sur le narrateur que sur les braves filles en question. Et d’autre part parce que ces quelques lignes de littérature me dessinent une part du monde qui nous entoure, un signe à interpréter.
Un jour en classe préparatoire littéraire notre professeur de lettres, Monsieur Loer (quelle onomastique), nous a fait un cours sur les Confessions de Rousseau, qui a je pense tout changé. Il s’appuyait sur l’analyse d’un critique dont je n’avais encore jamais entendu parler : Jean Starobinski. Ceux qui l’ont connu l’appelaient Staro paraît-il, mais pour moi Jean Starobinski est devenu une formule magique. Une façon d’être aux œuvres qui allait modifier chacune de mes lectures.

Aujourd’hui cette phrase de Michel Houellebecq rentre pour moi en dialogue avec ces mots de Jean Starobinski dans son essai L’Encre de la mélancolie : « Écrire, c’est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu’ils sont de l’espoir assombri, c’est monnayer l’absence d’avenir en une multiplicité de vocables distincts, c’est transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire. »
Lorsque je faisais mes études de lettres, Starobinski n’avait pas encore publié ce texte, et notre professeur évoquait La Transparence et l’obstacle : premier grand travail d’étude de Starobinski sur celui qui était comme lui « citoyen de Genève » et avec qui, par de là les pages, il allait dialoguer toute sa vie.

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Je me souviens que pour la première fois nous ne regardions pas Rousseau avec de vieux a priori philosophiques ou de vagues caractéristiques littéraires, mais nous adoptions sur lui un « œil vivant ». Pour reprendre le vœu de Rousseau lui même « devenir un œil vivant » qui donnera son titre à un autre ouvrage critique de Jean Starobinski. En bref nous dépassions l’image de Rousseau pour scruter philosophiquement ET littérairement Jean Jacques à la manœuvre.

Dans L’Oeil vivant, Starobinski regarde le petit Jean-Jacques qui chaparde « de la mangeaille »pour soustraire l’exposition de son désir au jugement d’autrui. Il prend sans demander plutôt que d’affronter cette hostilité qu’il suppose chez les autres à l’égard de son envie. Dès lors le désir devra prendre des routes cachées. « Les interdits fictifs mènent aux assouvissements imaginaires » écrit Starobinski. Voilà ce qui apparaît quand on observe et Jean-Jacques et Rousseau. Et voilà ce qui ne vous quitte pus lorsque l’on entre dans « la critique de la relation », celle qui hybride la stylistique, l’histoire des idées et la psychanalyse. Cette critique qui ouvre les œuvres !

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Ce jour là, notre professeur exposait donc la thèse de La Transparence et l’obstacle, phare inextinguible de la pensée littéraire. Pour résumer c’est l’idée que Rousseau recherche la «transparence» de l’âme, mais qu’il ne peut jamais jouir de cet idéal qui se heurte aux « masques » successifs de la société. « Il est frustré dans son attente et, choisissant la voie contraire, il accepte – et suscite – l’obstacle, qui lui permet de se replier dans la résignation passive et dans la certitude de son innocence» écrit Starobinski.
De là on peut formuler mille thèses mais ce qui m’a frappé davantage, et pour toujours, c’est le chemin que traçait Straobinski vers l’œuvre. Il arrive à Rousseau sur le tard, ou presque, épris de mille autres écrits dont ceux de Paul Valéry, mais en dix-huitiémiste, il est tenu par cette conviction, je le cite « il n’y a pas de domaine interdit à la pensée, tout peut être discuté dans la sincérité. Il n’y a pas de raison définie une fois pour toutes, pas de principe inné ». C’était dans une interview au journal Le temps en 2012 à propos de son ultime ouvrage sur Rousseau et Diderot dont je vous laisse savourer le titre ‘Accuser et séduire.’

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https://www.rts.ch/info/culture/livres/10268880-deces-du-critique-litteraire-et-psychiatre-genevois-jean-starobinski.html

Dans L’Encre de la mélancolie , vous avez cette phrase : « Écrire, c’est transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire. » Quels sont les rapports entre mélancolie et art ?
La mélancolie n’est pas une présence, si j’ose dire, permanente dans la conscience individuelle, mais elle peut se vivre comme une phase du développement ou de l’expression personnels ; cette phase, une fois dépassée, laisse une trace, une mémoire, une culpabilité ou un regret. Et c’est alors que se développe un retour sur soi, une interprétation de soi, et l’invention d’un vocabulaire venant décrire ce qui s’est passé, classer l’événement et déclarer le passage à une nouvelle vie, à un dépassement. D’où le fait que la mélancolie a été parfois, surtout entre la Renaissance et le XIXe siècle, par reprise des modèles antiques, symbolisée par la descente aux enfers, la traversée d’une contrée désertique, d’une forêt, etc. Il y a là toute une élaboration pour objectiver la période douloureuse et en même temps s’en séparer. Encore faut-il que cela se passe à l’intérieur d’une communauté de langage, que le mélancolique délivré ait la possibilité de retrouver une insertion, une conscience de l’insertion dans le groupe social. La mélancolie désinsère l’individu et la sortie de la mélancolie le réinsère parfois dans d’autres liens.

https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/disparition-de-jean-starobinski-grand-th%C3%A9oricien-de-la-litt%C3%A9rature

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Même si Rousseau n’est pas l’auteur préféré de Staro, il analysera son œuvre jusque dans ses derniers travaux. Surtout, il lui consacre sa thèse de lettres, La transparence et l’obstacle (1957), dans laquelle il expose la théorie du masque: Rousseau recherche la «transparence» de l’âme, mais il ne jouit jamais de cet idéal qui se heurte aux masques de la société, cet «obstacle» qui se dresse entre les cœurs. «Dans le paysage humain qui l’entourait, Rousseau découvrait non l’harmonie de ce qui tient ensemble comme les fleurs d’un bouquet, mais l’arbitraire et l’abus. En même temps, il se préoccupa, à l’excès, du système hostile à sa personne qu’il imputait à des ennemis réels ou imaginaires. En contrepartie, il voulut définir les conditions nécessaires du bonheur et de la survie des communautés humaines. A partir d’une exigence de réciprocité, il souhaitait un système politique qui concilierait la liberté de chacun et la volonté de tous. Son éthique voulait que la réciprocité et la subordination ne fussent pas contradictoires», écrivait Jean Starobinski (LT du 27.06.2012), et il conclut: «Merci, Rousseau, de continuer à nous inquiéter.» (Le Temps)

https://www.letemps.ch/culture/jean-starobinski-une-pensee-genevoise-universelle

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Pourquoi publier aujourd’hui votre thèse de médecine ? histoire du traitement de la mélancholie
Cette thèse assez narrative, déposée en 1959 à la faculté de médecine de l’université de Lausanne, raconte l’histoire du traitement de la mélancolie. Elle avait été imprimée hors commerce en 1960 par un laboratoire qui venait de fabriquer un médicament contre la dépression mélancolique, le Tofranil. Il y avait donc une vraie actualité du sujet, les débuts histori­ques de la thérapeutique pharmacologique de la dépression. Pour accompagner le lancement du médicament, ce laboratoire avait voulu donner à lire aux médecins mon histoire du traitement des syndromes dépressifs, inscrite dans la longue durée — elle va de l’Antiquité jusqu’à 1900 et s’arrête donc juste avant Freud… Si j’ai attendu si longtemps pour la publier, c’est que mon intérêt pour l’histoire de la psychiatrie s’était entre-temps manifesté dans d’autres livres, notamment dans Trois Fureurs (1974), consacré à trois folies : celle d’Ajax, qui se précipite sur son épée ; Le Cauchemar, tableau de Füssli (1782) ; l’exorcisme du possédé de Gerasa par le Christ dans l’Evangile selon Marc.

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Avez-vous déjà, à titre personnel, éprouvé de la mélancolie ?
Je ne me considère pas moi-même comme un mélancolique, mais il est vrai que la pratique de la psychiatrie et la lecture conduisent nécessairement à traverser un moment d’identification. Miterleben, en allemand, « vivre avec », c’est un mot très fort… La sympathie identifiante permet de trouver dans sa propre existence les éléments qui pourraient, en s’accentuant, se constituer comme un moment mélancolique. Des auteurs tels Mandelstam ou Bonnefoy vivent eux aussi une forme d’identification quand ils déplorent la perte de l’énergie. Ces poètes qui ont un élan vers le futur effleurent l’emprisonnement qu’est l’absence de futur — soit la situation même du mélancolique.

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La mélancolie s’est-elle aujourd’hui banalisée ?
Oui, mais il reste des situations de dépression profonde où ne prévaut pas la sentimentalité mais plutôt une espèce de stupeur devant l’étrangeté de l’existence. Ce qu’il y a de très singulier chez un Beckett se rattache à ce sentiment profond de déréliction devant le réel. La mélancolie, au fond, n’est jamais superficielle : c’est un blocage, une paralysie des fonctions vitales. Ses symptômes principaux sont la tristesse, l’anxiété et l’abattement, l’animosité envers les proches. Le mélancolique se sent dominé par des délires qui l’écrasent, comme le délire d’énormité, qui est un trouble de la perception du corps propre ou le délire d’une fin imminente de la Terre. La mélancolie est souvent génératrice de violence. De tourmenté, le mélancolique peut devenir tourmenteur. Il peut être suicidaire ou meurtrier. Qui est le plus maudit ? Celui qui sent peser la malédiction sur lui-même ou celui qui a le désir d’entraîner d’autres êtres avec lui ?

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La pensée critique de Starobinski fonctionne par couples antagonistes: action/réaction, transparence/obstacle, masque/vérité, accuser/séduire. D’où son intérêt dans les figures clownesques (exprimé dans Portrait de l’artiste en saltimbanque, publié en 1970): «Envol et chute, triomphe et déchéance, agilité et ataxie, gloire et immolation.» Il le martèle: «Il faut écouter les œuvres dans leur autonomie féconde.» Faut-il y voir l’influence de la musique? Mélomane, bon pianiste (il excelle dans les petites sonates de Scarlatti), ancien choriste (il a chanté la Missa solemnis de Beethoven), proche de la grande pianiste Clara Haskil, disposant du don de l’oreille absolue, Jean Starobinski affirmait dans sa préface aux Fondements de la musique d’Ernest Ansermet, le chef des ­Ballets russes et le fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande: «Analyser un texte, c’est d’abord le donner à entendre, et frayer un chemin à sa plus vive action sur nous.» Il le martèle aujourd’hui: «Je suis attaché à cette idée d’éveiller une perception des différences, et ce, dans toutes les dimensions du temps: temps des mots, temps du discours, temps de la vie collective et individuelle.»
http://www.gallimard.fr/Contributeurs/Jean-Starobinski

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Uit Accuser et séduire, essais sur Jean-Jacques Rousseau:

«Rousseau procéda à la manière des prédicateurs. Il accusa le mal, pour mieux annoncer le remède. C’est “l’indignation de la vertu”, assure-t-il, qui marqua le début de sa vocation “philosophique”, lorsqu’un concours d’académie souleva la question des conséquences du “rétablissement des sciences et des arts”, c’est-à-dire de la Renaissance. Son indignation, son ressentiment ont alors fait naître en lui une éloquence dont il ignorait encore tout le pouvoir. Il a jugé nécessaire de remonter aux premiers temps de l’histoire humaine, et le modèle qu’il en a proposé lui a valu d’être considéré comme l’un des fondateurs de l’anthropologie. Il parvint à loger dans son roman La Nouvelle Héloïse tout à la fois un lieu où vivre et des voyages couvrant la terre entière. Certains de ses lecteurs furent séduits au point de vouloir tout quitter pour vivre à ses côtés, comme s’il avait fondé un ordre religieux. Ce singulier attrait s’exerce encore.» Jean Starobinski.

Rousseau le fait savoir : quand sa véritable vocation s’est déclarée, l’élan décisif lui est venu de « l’indignation de la vertu ». La colère lui a « tenu lieu d’Apollon1 ». À la place de l’inspiration « divine », telle que la connaissent les poètes lyriques, ce fut un mouvement qui s’y substituait et qui en compensait le défaut. Mouvement de réprobation, face au scandale du monde tel qu’il va. Le courage accusateur, qui prend possession de soi lors de l’illumination de la route de Vincennes, à la fin de l’été 1749, est déjà préfiguré dans les accès d’humeur vengeresse du début de cette même année, lorsque Rousseau entreprend d’écrire ses articles sur la musique pour l’Encyclopédie. Humilié en 1744 par Rameau, il trouvait enfin l’occasion de riposter ; rappelons les termes qui lui venaient à l’esprit en écrivant à Mme de Warens :

{J]e tiens au cul et aux chausses des gens qui m’ont fait du mal ; la bile me donne des forces et même de l’esprit et de la science }

La colère suffit et vaut un Apollon.